
Rodrigo Garcia, enfant chéri des scènes européennes, est un homme en colère. Un artiste polémique, houspillant nos renoncements face à un système qui conditionne l’humain en consommateur béat.
À l’occasion de la venue dans nos régions de son spectacle Borges Vs Goya, mis en scène par Arnaud Troalic de la Cie Akté, il donne une fois de plus la preuve de son ire, dans l’entretien exclusif donné à César qui n’annonce rien de moins que son entrée en littérature et sa sortie de scène… Retenez-le ou il fait un malheur !
César - Quelle est la part du "poétique" et du "politique" dans votre théâtre ?
Rodrigo Garcia - La frontière est ténue… Je crois que c’est quelque chose de subjectif... Peut-il arriver qu’un spectateur ressente comme évocateur et poétique quelque chose de clairement politique pour moi ? Oui, cela doit arriver… Il n’y a pas de ligne de séparation précise entre les deux… c’est ce qui rend la pièce plus riche : chaque spectateur apporte de la richesse à la pièce.
Vous affirmez dans vos spectacles une claire volonté de changer le monde. Quel rôle – selon vous – peut jouer le théâtre pour cela ?
Ce sont les guerres et la technologie qui changent le monde. Moi je fais de la poésie, c’est différent. L’œuvre d’art, ou l’œuvre poétique – sculpture, installation, littérature, musique – dans toute sa dimension est seulement un regard. Nous sommes quelques-uns à prendre la liberté de regarder, et à partager notre regard avec la société, qui, généralement, regarde ailleurs.
C’est un petit geste positif que de faire voir aux gens les zones de douleur, quand ils ne voient que le divertissement. Ou d’autres fois, les moments splendides de la vie alors qu’ils ne voient que du désespoir. Chaque artiste travaille à ce grossissement de l’univers qui nous entoure, dans ce "détruit" du quotidien, afin de l’élargir.
Je suis conscient… de vivre… avec des personnes qui ne me plaisent pas, aucune. La rencontre entre deux personnes est le commencement du désastre et quand en arrive une troisième, on peut déjà parler d’angoisse. A la quatrième, c’est le désespoir. Quelles que soient ces personnes, enfants, parents, amis, ou êtres que nous appelons "chers" à tort.
Quand je travaille pour le théâtre, que j’écrive ou mette en scène, ce que je sais devoir arriver, arrive : nous vivons ensemble de façon artificielle et épouvantable parce que nous ne sommes pas nés pour partager quoique ce soit avec qui que ce soit.
Votre texte Borges Vs Goya est mis en scène par Arnaud Troalic de la compagnie Akté. Comment vivez-vous cette expérience de mise en scène par d’autres de vos spectacles ?
Mes textes sont là pour être joués par ceux qui en ont envie. Nous devons tous passer le temps d’une manière ou d’une autre. Si mes textes servent à ce que d’autres passent le temps, ça me va. Mais il y a façon et façon de faire.
Je m’explique : la nature du théâtre n’a rien à voir avec l’imagination appliquée aux espaces scéniques, ni à l’usage de la musique ou celui de la technologie… ce sont des petites révolutions secondaires, mais elles sont une simple apparence.
L’important, c’est ce qui s’est toujours appelé " l’interprétation ", ce que fait chaque acteur en scène, l’humanité, la forme dans laquelle l’être humain se représente sur scène. Ce qui ne colle pas, c’est que quelqu’un imagine un univers fou, moderne, féroce, merveilleux… et que les acteurs continuent à jouer dans ce contexte avec la même technique – nauséabonde – apprise dans les écoles de théâtre.
Les étapes les plus importantes se sont faites dans le domaine du conceptuel, quand les acteurs ont décidé d’arrêter de jouer comme dans l’Antiquité. Faire des œuvres contemporaines est à la portée d’un petit nombre : ceux qui ont le courage et le talent de secouer la poussière de l’enseignement des écoles d’un théâtre qui ne sert en rien la société.
Pratiquement tous les acteurs ont cette maladie et les nouvelles générations doivent faire quelque chose. Ils doivent moins se préoccuper des aspects formels et extérieurs des œuvres et se concentrer sur l’interprétation. En fin de compte, c’est ça le théâtre : il s’agit d’êtres humains. On attend d’êtres humains qu’ils nous parlent – avec leur voix, avec leur corps – aujourd’hui, de sujets d’aujourd’hui. On ne veut plus d’acteurs qui donnent de la voix ou gesticulent comme il y a des siècles.
Est-ce que Borges Vs Goya procède d’un processus artistique différent de celui de vos autres spectacles ?
Chaque œuvre est différente et a besoin de celle d’avant. Le Chien de Giacometti : est-ce avant ou après la sculpture de la femme ou de l’Homme qui marche ? Peu importe ! Une œuvre est un ensemble, c’est une vie consacrée à un travail ; les œuvres ne sont pas isolées.
Elles font partie d’un tout qui est la vie que l’artiste a choisi de vivre. Il n’y a pas d’œuvres pires ou meilleures, toutes sont nécessaires. C’est pour cela qu’il m’arrive de me fâcher quand on ne comprend pas que la création est un processus jamais achevé. Même la mort de l’artiste transforme la vision que l’on a de son œuvre. La création est un flux, pas un produit.
À quoi travaillez-vous en ce moment ?
À trois créations différentes : une pour le théâtre de Bonlieu, à Annecy, une autre pour la scène nationale de Timisoara en Roumanie, une troisième pour le Centre dramatique national d’Espagne. Je dirigerai un atelier de trois semaines à Caen, pour les Chantiers nomades, tout cela en 2010.
En même temps je tourne avec d’autres pièces du répertoire de ma compagnie. Ensuite, je souhaite m’éloigner du théâtre et me consacrer à la littérature, sans doute au milieu de l’année 2011. L’idée est de ne plus écrire d’œuvres dramatiques, de fermer ma compagnie de théâtre et de rester dans ma maison des Asturies, en Espagne ou dans ma maison de Bahia, au Brésil, et d’écrire.
Propos recueillis par Marie-Hélène Bonafé
[La Compagnie Akté, Le Havre]
Fondée en 2000, la compagnie a assuré jusqu’en mars 2007 la gestion et la programmation du lieu de diffusion Théâtre Akté, lieu consacré désormais uniquement à l’activité de création et de formation de la compagnie.
La troupe a travaillé sur les thématiques de l’isolement et de la perte d’identité dans le cadre d’une mise en scène collective. 2007 voit la création de Borges Vs Goya.
Le spectacle est présenté en 2008 à la Manufacture dans le cadre du festival off d’Avignon. Ce spectacle compte à ce jour une quarantaine de représentations et promet de nombreuses perspectives de diffusion nationale et internationale.
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