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Un fait-divers à l’étalon de notre histoire

Fait-divers géant, l’affaire de la chambre 2806 l’est à la mesure de notre histoire collective (1). Tant, en quelques jours, l’on a eu un précipité de non-dits en disant long sur la tectonique des plaques qui se joue entre les continents masculin et féminin (1).

Résumons : Un homme sur le toit du monde, qui se dit de gauche, est accusé  d’avoir commis un acte d’agression sexuelle grave sur une femme de ménage noire vivant dans le Bronx (2). « Sidération », le mot fait florès. Puis réactions et lapsus de têtes de gondole de la politique et des médias, au diapason d’une certaine vox populi, en formes de dénis (3).

Au choix : la présomption d’innocence (surjouée), le complot, le donjuanisme latin contre le puritanisme anglo-saxon, sinon la pathologisation d’un « suicide politique » inconsciemment désiré. Réflexes de classe, de caste, de corps.

Autant de révélateurs d’un aquabonisme entre chien et loup qui banalise le vocabulaire sexiste, file les stéréotypes discriminants, absout la drague compulsive et, in fine, instille le sentiment d’impunité qui gomme la frontière entre la libido cannibale et le passage à l’acte prédateur. Y voir l’héritage de siècles de domination mâle confortée par les puissances temporelles et religieuses, certes. Mais à l’aune des conquêtes des femmes depuis 1945 et des avancées sociales obtenues par les mouvements féministes depuis 1968, - soit plus qu’en deux mille ans d’histoire - cette polyphonie phallocratique souligne combien la construction du pacte républicain sur la question des femmes reste un chantier béant.

Leurs droits peinant à innerver le corps social et leurs acquis ayant du mal à passer du registre formel de l’égalité et de la sphère publique à l’inconscient de cette sphère privée, chambre d’écho de notre psyché nationale. L’autre effet de la déflagration de l’affaire DSK, c’est qu’elle montre, marchandisation des corps oblige, combien la cause féministe a perdu de son pouvoir prescripteur et dissuasif, diluée qu’elle fut à cause de ses victoires (notamment sur l’avortement et la contraception).

Cette cause ayant aussi érodé sa légitimité en abandonnant un « récit » de l’émancipation des femmes qui ne concerne pas seulement des milieux privilégiés, mais qui doit prendre en compte l’usine et le champ, l’université et le bureau. Unissant dans une vaste agora du silence, l’anonyme française abusée qui cache sa honte (4) et la journaliste violée de la place Tahir, la paysanne congolaise victime de razzia de guerre et l’ouvrière harcelée par le contremaître, l’étudiante sans ressource et l’adolescente soumise à la loi des « grands frères ».

Un projet au long cours, difficile à tenir, complexe aussi car, dans un monde hâtif et simplificateur, il doit intégrer les contradictions de « la misère sexuelle », se colleter avec un discours sur la femme-objet plus insidieux, refuser le maccarthysme des alcôves, et ne pas nier l’hédonisme du corps. Ou cette l’affaire aura eu le mérite de remettre en perspective - vieux bras de fer entre nature et culture -, l’idée d’un système dans lequel l’homme et la femme seraient en phase, plaçant en son cœur l’éducation, la prévention plutôt que la prison, et inventant une jouissance égalitaire.
 

Frank Tenaille


(1) Fait-divers qui va éclipser Fukushima (et la fonte de trois réacteurs !), les révolutions arabes (et les massacres de Syrie), la mort de Ben Laden, l’arrestation du responsable du génocide de Srebrenica, l’abandon par les Allemands du nucléaire, la crise financière grecque, le rassemblement des Indignés en Espagne...
(2) On notera que la police de New York dit enregistrer 6 000 plaintes par an concernant des voies de fait sur des femmes de ménage d’hôtel.
(3) Florilège : « Il n’y a pas mort d’homme » (Jack Lang), « Qu’il y ait eu une imprudence... un troussage de domestique... » (Jean-François Khan), « DSK ne ressemble pas à l’homme des cavernes qu’on nous décrit » (Bernard-Henry Lévy) »... Jusqu’à la plaidoirie du grand Badinter n’ayant pas un mot pour la femme de chambre !
(4) Selon les associations, entre 75 000 et 150 000 femmes sont violées par an.

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