

Qui se souvient aujourd’hui du célèbre duo de clowns Footit et Chocolat ? Un clown blanc autoritaire et un Auguste noir stupide, qui, à la fin de chaque numéro se faisait frapper et berner… au point qu’il a donné naissance à l’expression « être chocolat » ? Pourquoi ces deux hommes, stars à Paris à la fin du XIXe siècle, ont-ils tenu le haut de l’affiche pendant presque vingt ans ?
Comment Footit, artiste de cirque anglais, écuyer et acrobate né à Manchester, a-t-il rencontré Chocolat, né esclave à Cuba en 1868 ? C’est cette aventure que raconte le spectacle Chocolat clown nègre, coécrit avec Gérard Noiriel*, mis en scène par Marcel Bozonnet** et présenté au théâtre du Gymnase.
César - Comment s’est élaboré le spectacle ?
Marcel Bozonnet - A partir de ses recherches, Gérard Noiriel a donné en 2009 une conférence-spectacle dans laquelle intervenait un comédien noir qui jouait Chocolat. C’était une « petite forme », représentée une quarantaine de fois dans différents endroits à la demande d’associations. C’est à ce moment-là que je l’ai rencontré.
Quel type de collaboration avez-vous eu avec Gérard Noiriel ?
Il m’a proposé de reprendre l’histoire de Chocolat en l’approfondissant : ce que nous avons fait à la fois ensemble et séparément pour aboutir de son côté à un livre sur le sujet, à paraître chez Bayard Presse fin février 2012, et à la création du spectacle Chocolat, clown nègre pour ma part.
Sur quoi ont porté vos recherches ?
Nous avons essayé de comprendre la nature du succès de Raphaël Padilla dit Chocolat. Au départ, c’est un enfant esclave acheté à Cuba par un Portugais qui le ramène en Europe. On le retrouve dans les mines de fer de Bilbao. À 18 ans, il est engagé par un artiste régisseur au Nouveau Cirque, un très grand établissement de l’époque, très aristocratique, orné de dorures et doté de l’électricité, comme à l’opéra.
Ce Nouveau Cirque avait la particularité d’être aussi équipé d’une piscine. La scène s’enfonçait et toute la piste était recouverte d’eau. L’établissement était spécialisé dans les pantomimes nautiques et c’est là que notre Raphaël s’est rendu célèbre en interprétant La Noce à Chocolat. Il se mariait, on lui volait la mariée, il lui courait après, avec force galopades, gifles, coups de pieds et courses poursuite.
Puis ce fut la rencontre de Chocolat avec le clown Footit ?
Il a ensuite fait équipe avec ce grand clown anglais et ils ont formé le duo « Footit et Chocolat ». Chocolat a été décrit par la presse comme étant le souffre-douleur du clown blanc. En pleine époque coloniale, il a représenté, d’une certaine façon, dans l’esprit de la presse en tout cas, les races inférieures par rapport aux races supérieures. Le public aristocratique de ce cirque était sans doute également assez content de voir un homme de couleur, un homme de peu, prendre des baffes d’un clown blanc anglais, plutôt élégant et méchant.
Comment racontez-vous cette histoire ?
Nous sommes cinq sur scène, avec un acteur, Yann Gaël Elléouet, qui interprète Chocolat. Son partenaire est joué par un comédien acrobate, Syvain Decure. Il y a également sur scène une jeune artiste circassienne qui travaille au mât chinois et moi-même. J’essaie de raconter cette histoire avec simplicité et légèreté, même si le fond est lourd… comme une sorte de fantaisie tragique qui retrace la vie d’un artiste qui se bat pour rester en haut de l’affiche et finit seul et misérable. Il y a du chant, de la danse, du cirque et l’ensemble est plutôt gai.
Pourquoi le public n’est-il plus allé voir Chocolat ?
Il y avait de plus en plus de noirs à Paris au début du XXe siècle, beaucoup de musique nègre, et, de fait, il a perdu sa singularité. De plus, après l’affaire Dreyfus, on a assisté à des attitudes racistes collectives peu supportables. Sans doute le remords et la forme de honte que les gens éprouvaient en prenant conscience de la façon dont ils l’avaient traité, ont fait qu’ils ne sont plus allés voir Chocolat.


C’était un excentrique, un acteur-danseur très créatif. Il est le premier à avoir présenté sur scène « la danse des anguilles » qui se dansait jambes écartées et s’appelait également « danse épileptique », l’ancêtre du hip-hop ! Il a énormément apporté à la scène française !
Propos recueillis par Marie-Hélène Bonafé
*Marcel Bozonnet est acteur et metteur en scène. Il a été administrateur général de la Comédie française de 2001 à 2006. Il est actuellement en résidence à la Maison de la Culture d’Amiens avec sa compagnie Les Comédiens voyageurs.
**Gérard Noiriel est historien, directeur d’études à l’EHESS et spécialiste de l’immigration. Il a notamment travaillé sur l’articulation de l’immigration, de la nation et des sentiments xénophobes. Son ouvrage Chocolat, clown nègre est à paraître aux éditions Bayard Presse à la fin du mois de février 2012.
• Marseille | Chocolat, clown nègre | Théâtre du Gymnase |0 820 000 422 | 22/2 < 24/2 •
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