

JoeyStarr, Didier Morville au civil, fait feu de tout bois. Il vient de participer à L’Amour dure trois ans, le premier film de Frédéric Beigbeder, après un rôle magistral dans Polisse, le film-choc de Maïwenn. Il publie un nouvel album, Egomaniac, du rap qui aboie et montre les crocs, fidèle au « Jaguarr » de NTM (Nique ta mère, le groupe qu’il fonda avec Kool Shen en 1988). Il va jouer dans la future comédie d’Olivier Dahan, Les Seigneurs. Rencontre avec l’acteur-chanteur à la voix rauque, de passage en Arles (1).
Comment as-tu préparé ton dernier album et quelle dynamique souhaitais-tu lui donner ?
Il se situe dans la continuité ce que j’ai toujours fait. Cela reste un carnet de bord : je me raconte, je raconte ce qui m’entoure. Comme je suis un grand « réac’ », j’ai toujours quelque chose à dire. Sinon, même s’il a été produit au-dehors, il a été entièrement écrit en prison (Ndlr : suite à sept mois à Fleury-Mérogis pour une incartade en 2009).
Mais, à part Jour de sortie, qui n’aurait pas été écrit si je n’avais pas été en taule, tout le reste, je l’avais en tête. Là, j’ai eu le temps de gratter sans cette pollution qu’on appelle le portable. C’est pour cela que je pense qu’il est un de mes albums les plus aboutis, parce que je l’ai fait one time, sans avoir un concept précis en tête, sinon celui d’un carnet de bord, ce qui m’évite de me fourvoyer.
Il est assez épuré. C’est le fait de l’avoir pensé en prison ?
Non, je pense que c’est l’évolution du temps qui le veut. C’est-à-dire que lorsque ça tourne, l’on a besoin de moins d’artifices, c’est plus fluide. On arrive à penser tout haut. Le but du jeu lorsqu’on crée dans le rap, étant de pouvoir penser tout haut. Ce qui est plus cohérent pour soi et pour les autres aussi.

Quid des options musicales pour cet album assez rap oldschool ?
J’ai bossé avec un gars de Toulouse, Kimfu, rencontré pour mon album précédent. Et avec des Canadiens pour le titre Jour de sortie.
Tu avais des exigences au niveau des arrangements ?
Oui, parce que lorsque je conçois un album, il y en a les deux tiers conçus pour du live. Ce n’est pas trop explicable, mais il y a dans leur conception l’envie de les jouer. Comme je ne suis pas un grand faiseur de singles, venant d’une école qui s’appelle N.T.M où l’on écrivait d’abord pour que ce soit joué avant que ce soit un truc à écouter sur une galette, je m’en tiens à cette méthode...
Tu t’es pas mal intéressé à Artaud et à Van Gogh ? Je te pose cette question parce qu’ici il y a des platanes qui l’on connu ?
J’imagine (rire). Van Gogh, c’était surtout par rapport au texte Van Gogh, le suicidé de la société. Artaud, je l’ai toujours aimé parce que, les écorchés vifs, c’est ma spécialité. J’aime les gens qui se racontent, palpables. Lorsqu’on lit Artaud, cela pourrait être écrit par quelqu’un vivant aujourd’hui. A 44 ans, j’ai une grande facilité à me glisser dans ce qu’il raconte et à m’y retrouver grave !
Es-tu toujours actif dans l’association Devoirs de mémoires ? (Ndlr : un collectif né à la Bourse du travail de Saint-Denis après les émeutes de 2005 sur une idée de l’Association collectif liberté, égalité, fraternité, ensemble, unis (Aclefeu)
Non, on a voulu monter une cellule qui s’appelle Devoir de réagir, par rapport aux élections, et l’on s’est fait un peu happer par ce truc-là qui nous a dépassé et a créé des divergences entre nous...
Comment as-tu vécu le pari de Polisse, parce que c’est un film d’une audace, d’un rythme, d’une intensité formidables. Et à la fois, tu y tiens un rôle sensible et complexe ?
J’ai eu la chance d’être avec un groupe d’acteurs terribles, des locomotives. Et quand tu es dans le wagon, tu es entraîné par eux. Je t’avoue qu’au départ, j’y suis allé très naïvement. J’étais super flatté d’avoir le premier rôle, que l’histoire soit écrite pour moi. Puis au fur et à mesure que tu poses les scènes, ça prend de la force ! Effectivement, il y avait le scénar’, mais ce n’est pas de la science exacte. C’est fait pour être mis en images, réacté. Mais, quand j’ai assisté à la première projo - ouf ! -, j’ai commencé à comprendre la portée du film !
Vous le viviez sur le tournage, son côté cut ?
Non, parce que sur le tournage, Maïwenn tournait avec trois cadres différents. Et l’on avait la tête dans le guidon. C’était beaucoup d’impros et tu ne t’occupes pas de la technique mais de ce que tu as à faire.
Elle tient à quoi cette fluidité qui s’exprime dans ton rôle de flic, entre rage et tendresse ?
Elle tient au fait que je me sentais à l’aise et qu’on a beaucoup improvisé. Le personnage me plaisait. On avait fait un stage d’immersion chez les flics. On a pu saisir le caractère héroïque de ce qu’ils font. En plus, j’aime le héros quand il est dans l’ombre. Pour moi, ces gens, comme les pompiers ou les mecs du SAMU, ont le goût du peuple. Ils ramassent la merde toute la journée.
Ils sont vraiment au service des autres. Après, quand tu es dans la peau du personnage, tu dois l’articuler. En outre, je suis entre deux eaux, j’ai un compte à régler avec la vie. Donc je m’y suis assez retrouvé. Sinon, je me place dans une continuité. Qu’est-ce que je fais dans le rap ? Je raconte des histoires, et chaque fois je me mets dans une posture différente. Le cinéma est la poursuite de cela à part que nous sommes plusieurs à être les rouages d’une mécanique. Mais tous ensemble nous racontons une histoire.

Tu dois avoir un nouveau statut auprès des policiers ?
C’est plutôt vrai. Je le dis par rapport à la brigade de répression des mineurs. Les consultants qu’on avait sur Polisse - dont l’un était fan de ce que je faisais et qui est devenu un ami -, lorsque je leur ai dit que je jouerai un rôle de flic, n’y croyaient pas. J’espère qu’ils ont peu ouvert les yeux et j’espère que ce ne sera pas que sur mon compte. Oui, c’est plutôt marrant, ce retournement !
Ta participation à L’Amour dure trois ans (Ndlr : dans lequel il interprète un macho qui se découvre homosexuel) ?
C’était complètement différent de Polisse. C’est un film drôle avec quelque chose de fin. Il me plaisait de faire cela. Je n’ai pas envie de me cantonner à un rôle. N’étant pas un carriériste à la base, j’ai envie de m’amuser. La routine tue.
Ces expériences te donnent-elles l’envie de poursuivre ?
Oui, mais je n’étais pas demandeur au début. Je pense que ce sont des choses que l’on fait en rapport avec ce que nous renvoie la masse. Tu peux faire trois films, si ça ne suscite aucun retour, tu dois te dire : qu’est-ce que je fous là ? Effectivement ça été très vite. Et c’est une aventure ! Tu voyage à travers des rôles. Après, lorsque tu regardes le résultat, tu regardes une histoire. Les deux fois où j’ai vu Polisse, j’étais relégué en spectateur, c’est génial !
Propos recueillis par Frank Tenaille
(1) Venu avec Frédéric Beigbeder et Gaspard Proust présenter L’Amour dure trois ans répondant à la sollicitation de Laurent Buffard et des cinémas Actes Sud qui mettent en œuvre une politique cinéphilique tout à fait remarquable. Sortie en salle mercredi 18 janvier.
(2) A lire, Mauvaise réputation de JoeyStarr et Philippe Manœuvre, Ed Flammarion. A écouter : Egomaniac (album Jive/ Epic).
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