

Avec Tomatito, le grand guitariste gitan de sa génération a décidé de retrouver le fil du fabuleux dialogue qu’il eut avec Camaron de la Isla avec lequel il donna un avant dernier récital à Nîmes le 24 janvier 1992. Emotion.
Vous avez manifesté des dons musicaux extrêmement jeune. Quelle est la part de l’héritage dans l’affirmation de votre jeu ?
Tomatito - Il est difficile de dire ce qui relève de l’héritage et ce qui renvoie à l’expérience. Dans mon cas c’est 50-50. Mon père qui jouait dans l’orchestre municipal, mes oncles, d’autres membres de la famille m’ont inculqué le compás.

Aujourd’hui, je vois comment danse mon petit-fils à quatre ans, sans jamais avoir rien appris. Cela relève de scientifiques, comme Eduardo Punset que j’admire, qui travaillent à déterminer le facteur héréditaire et l’assimilation cérébrale. Je dirai qu’il s’agit d’un « appel ». On ne peut pas ignorer ce que l’on vient faire en naissant.
Un baptême du feu avec Camaron de la Isla quand on a 17 ans, c’est comme prendre l’alternative. Quels souvenirs de ce long compagnonnage ?
Il est vrai que pour moi cela a été l’alternative. Ce moment fut très spécial. De plus, mis à part son professionnalisme, nous avons sympathisé et avions la même philosophie musicale. J’ai surtout le souvenir de sa simplicité - il n’avait pas du tout envie de jouer un rôle -, son amour pour les chants anciens, son rejet de la modernité.
Durant le temps où j’étais avec lui, j’ai senti que j’étais en présence d’un génie. C’était en Espagne, mais quand il était à l’étranger c’était la même chose. Les gens étaient pris par son charisme, peu importait ce qu’il chantait, il laissait le public complètement anéanti. Camaron, c’était Camaron, un point c’est tout !
En quoi cette immersion dans le Cante jondo a-t-elle forgé votre jeu, votre rapport à la note, au duende, à l’improvisation ?
Mon jeu obéit d’abord aux formes anciennes, au jouer pur, gitan, à la façon dont nous comprenons le compás. Ensuite, les expériences avec d’autres musiciens : Michel Camilo, George Benson, Carles Trepat, Erkhan Ogur, etc, ont ouvert mon panorama sonore. Ils m’ont permis d’harmoniser d’une façon différente mais sans dévier de ma direction flamenca.
Avec les orchestres, au travers de Joan Albert Amargós, j’ai connu la discipline musicale, le respect, la valeur du silence dans une phrase musicale. Je me sens privilégié de pouvoir cohabiter avec n’importe quelle culture musicale. Mais il est vrai que quand j’écoute Fernanda, Chocolate, Panseco, pour ne pas citer à nouveau Camaron, je suis dans mon « truc » et je sais que le flamenco est éternel.
A force de jouer ensemble, il y avait entre vous une télépathie. Comment cette inspiration continue-t-elle de nourrir votre démarche ?
La télépathie dont tu parles peut se trouver sur n’importe quelle scène. Moi, je définis cela comme étant la réussite de la connexion avec le divin. Les musiciens ou les interprètes perdent le sens de la réalité qui les entoure et il y a un détachement. Le public se sensibilise chaque fois davantage à ce phénomène qui, comme je te l’ai déjà dit, ne se produit pas uniquement pour le flamenco mais aussi pour le jazz, la bossa nova, la danse contemporaine et même pour l’art dramatique.
Cela fait très longtemps que je suis avec mon groupe et il est donc normal que nous nous entendions. J’aime les voir prendre du plaisir quand ils jouent avec moi !
Vous avez joué dans les arènes de Nîmes, le 24 janvier 1992, un avant-dernier concert avec Camaron. Quel souvenir de ce concert émouvant compte tenu de la santé de ce dernier ?
Les détails se brouillent un peu, mais je me souviens de la super ambiance qu’il y avait. Camaron disait qu’en France l’aficion était la même qu’en Espagne et qu’on le respectait davantage. Il n’était pas au mieux de sa voix mais à cette époque les gens se contentaient de l’écouter tel quel. Avec Camaron, il n’y avait pas de mesures, pas de niveaux, pas de ponctuation. Sa voix lui venait de son âme, toujours sincère et vraie.
Avec quelle philosophie abordez-vous les défis du jazz, du théâtre, du cinéma ou du classique ?
Avec la philosophie d’un travailleur, ce que je suis. Avant j’avais peur, maintenant j’affronte tout ce qui se présente pourvu que cela m’inspire et me paraisse authentique. En ce moment je travaille une autre œuvre de théâtre qui me plaît beaucoup et j’y vois de nombreuses possibilités. Le film Flamenco définitif n’a pas encore était fait, le travail de Carlos Saura étant plutôt documentaire.
On ne peut pas demander aux chanteurs ni aux danseuses de jouer un rôle. Mais il y a encore quelque chose à faire au niveau du cinéma… Actuellement, je suis plongé dans le monde classique, j’écoute Albéniz et ça me prend la tête ! Je suis troublé par le sentiment et les nuances de sa musique. En général, ma philosophie est ouverte d’oreilles et de cœur. Plus je vieillis et plus je me laisse porter.
Quelle distinction faites-vous en un « métissage » musical et un « mélange » ?
Le métissage est amalgame. On rassemble deux matériaux. Le mélange est un paquet dans lequel les éléments gardent leur état. Quel est le meilleur exemple de métissage ? Le flamenco ! Nous sommes métissés avec tout ce qui s’est passé et se passera. C’est pour cela que personne ne connaît sa source originelle.
Tout n’est que spéculations, sans données concrètes et sans aucune impartialité. Le métissage, je le comprends comme étant un ensemble de facteurs déjà réunis, comme par exemple, quand Paco de Lucia a ramené le premier cajón du Pérou. Il fait désormais partie intégrante de l’ensemble. Le mélange est plutôt une combinaison, comme ce que fait Diego El Cigala avec Bebo Valdés, du boléro saveur flamenco.
Nous l’avons aussi entendu avec Estrella Morente. Cela fonctionne et cela fonctionne bien. De là à ce que le flamenco se « bolérise » dans le futur… je ne pense pas que nous en soyons là !
Quelle place tient votre travail avec Michel Camilo ?
Michel connaissait déjà mon domaine rythmique et il s’est adapté à lui. C’est un virtuose complet. Avec lui j’ai appris l’importance de la mélodie plus que de l’improvisation. Notre fusion a fonctionné grâce à sa maîtrise du compás. On ne le programme pas dans les théâtres comme flamenco mais comme hispanic-jazz. Je suis très reconnaissant envers Michel de tout ce que j’ai connu à ses côtés et je crois que nous avons fait un travail digne, chacun depuis notre réalité respective.
Il y a-t-il un, deux, trois Tomatito, selon qu’il accompagne un grand nom du cante, croise le fer avec des jazzmen, ou apporte la griffe du flamenco dans la sono mondiale (voir Sinatra, Elton John…) ?
Non, je suis un et le même. Au moment où je feins d’être autre chose je perds mon Moi. Je me sens aussi à l’aise en jouant dans une réunion de famille qu’en accompagnant Morente - Paix à son âme ! - au Carnegie Hall. Ce sont des moments de la vie, des expériences qui enrichissent et n’affectent pas à l’intérieur de soi.
Pour l’expliquer un peu mieux, je fais appel à une citation du peintre Marc Chagall : « L’art me semble être surtout un état d’âme ». J’essaie de ne pas philosopher sur ce que je fais car, en définitive, je ne suis qu’un de plus. Il y a beaucoup d’art de par le monde… même si dans le flamenco il y en a un petit peu plus !
Propos recueillis par Frank Tenaille
(Remerciements à Daniela Lazary et à Juliette Celdran)
• Nîmes | Festival de Flamenco | 10/1 < 20/1 •
• Tomatito : Luz de Guia | le 13/1 à 20 h | 04 66 36 65 10 | www.theatredenimes.com •
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