
"Défense et illustration du patrimoine de Marseille et de son terroir" : en quelques mots cet exergue définit les missions que le Comité du Vieux Marseille poursuit depuis cent ans au service de la ville, de son histoire et de son environnement. Passé, présent et futur de l'association sont conjugués par Georges Aillaud son Président.
En "défendant" et en "illustrant" le patrimoine marseillais vous débordez les notions de conservation et de transmission constitutives du concept patrimonial. Il me semble déceler une volonté de promotion ; au-delà du désir de transmettre intact un capital, il s'agit d'abord de le faire aimer. Le patrimoine est-ce une affaire de passion ?
Les personnes qui s'intéressent au patrimoine ont toujours à l'origine une passion particulière pour un thème, un lieu, un objet...
Quand on s'engage en faveur du patrimoine, il faut être passionné sinon on ne tient pas longtemps face, disons... aux dures réalités de la vie !

Vous élargissez le patrimoine à toutes les productions de l'esprit (arts, langues, sciences...) mais également aux œuvres de la nature. Est-ce cela le terroir ? Le positionnement d'une ville dans son espace naturel ?
Fin XVIIIe, la ville débordait bien au-delà de ses remparts. Le terroir qui l'alimentait jusque là est définit par une conque de collines d'un côté et la mer de l'autre. Cette géographie spécifique a doté Marseille d'un caractère maritime très accentué.
Ce terroir authentique a été progressivement grignoté par l'urbanisation et on ne sait plus très bien où finit la ville, où commence son terroir. Maintenant nous avons un centre très dense et des quartiers périphériques suburbains fortement peuplés. Mais nous sommes toujours environnés d'une ceinture naturelle, en dehors de la mer, telle que l'on sort rapidement de la ville pour être en pleine nature. Je vis cela comme un cadeau. C'est la raison pour laquelle nous avons toujours défendu la préservation des Calanques et participons au projet de Parc National.
Il y a une exception marseillaise du point de vue national mais cette ville possède également des singularités à l'intérieur de la culture provençale ?
Bien sûr. Marseille a toujours défendu un art de vivre original. Longtemps indépendante, elle a intégré un comté puis un royaume ; avant de devenir française l'eau a coulé sous les ponts. L'écart avec le reste de la Provence est évident au niveau de la langue.
A Marseille, le mouvement félibréen s'est moins développé car les félibres étaient ressentis comme des gens d'un statut social supérieur. Ici, un peuple de marins, de paysans, de commerçants, d'ouvriers a cultivé un parler spécifique, illustré par des auteurs différents des félibres. Et puis il y a cette opposition entre Aix la noble, la parlementaire et Marseille la populaire, la turbulente... C'est d'ailleurs l'un des rares exemples français d'une université bicéphale.
La liste de vos activités est pléthorique : conférences, expositions, cours de langues provençales, atelier théâtre, sorties pédestres, voyages... Comment faites-vous pour déployer une telle énergie tout azimut ? Disposez-vous d'une armée de collaborateur ?
Une armée réduite malheureusement. Parmi nos huit cents adhérents, seule une petite trentaine s'investit activement dans nos diverses entreprises. Malgré ce, comme ce sont des gens très impliqués, nous parvenons à réaliser des opérations de grande envergure comme le Carré des écrivains par exemple.
Votre action en faveur du patrimoine nécessite des relais auprès des autorités locales, parfois le soutien des médias. Le classement du Marégraphe aux Monuments Historiques a été un dossier exemplaire, y en a-t-il eu d'autres ? Quels sont, sur ce thème, les chantiers encore ouverts ?
Lorsque l'on a trouvé lors des fouilles du Collège du Vieux Port un ensemble monumental des VIe et Ve siècles av. JC, c'est-à-dire remontant aux origines de la ville, le Conservatoire Régional des Antiquités autorisa, dans un premier temps, la poursuite des travaux.
Nous avons fait appel à la spécialiste de l'archéologie au Figaro. Elle est venue à Marseille et a publié un article fracassant repris par toute la presse. Le préfet de l'époque a réagit immédiatement en classant le lieu. Ces derniers temps, nous avons suivi de près la restauration du collège Pierre Puget. Nous sommes intervenus avec succès auprès du Conseil Général et des services de la ville pour la conservation de quelques éléments de façade tout à fait typiques des années 20.
Nous travaillons en ce moment sur le dossier de démolition de l'église de St Martin d'Arenc. Le Département semble avoir trouvé une solution avec l'aide du mécénat d'entreprise. Nous avons créé une veille patrimoniale. Tout un chacun peut nous alerter sur une menace et nous mobilisons nos équipes selon la nature du danger. [04 91 62 11 15]
Cent ans est un âge plus que respectable pour une association. Comment expliquer cette longévité ?
Notre action correspond à un besoin. Pour avancer, il est indispensable de sentir des racines sous ses pieds. Notre ville se transforme et si l'on n'y prend pas garde, ressemblera à toutes ces villes de béton, de verre et d'acier en érection sur tous les continents.
Les gens ont appris à regarder et sont devenus plus exigeants. Ce n'est pas une querelle entre Anciens et Modernes. Notre association perdure depuis cent ans, a survécu à la seconde guerre mondiale et à la disparition de son fondateur Marius Dubois. Depuis 1995, nous sommes ici [21 bd Longchamp] dans nos murs qui abritent une bibliothèque et une salle de conférence de 200 places.
Pour des passionnés d'histoire, comme vous l'êtes tous ici je suppose, cet anniversaire est l'occasion d'évoquer nombre de souvenirs enthousiasmants, de combats mémorables, peut-être de regrets et d'échecs cuisants ?
Nous avons déjà évoqué quelques actions qui avaient porté leurs fruits. L'échec le plus cuisant a sans doute été Malaval.
Il y a quelques années, en creusant un grand trou dans le quartier de la Joliette pour y faire un parking, on est tombé sur les restes d'une basilique du Ve siècle avec près de 240 sarcophages et une mémoria, tombe double de personnages vénérés, munie d'un système de circulation qui permettait à l'huile sainte, après un contact avec les ossements, d'être récupérée pour les cérémonies religieuses et peut-être pour soigner les malades.
C'est une période peu connue de l'histoire de Marseille. Or, après de rapides fouilles de sauvegarde, on a continué à démolir pour faire le parking. Nous sommes montés au créneau en réunissant tous les universitaires concernés. Ce fut une bagarre importante que nous avons perdue. La municipalité est restée sourde et aveugle. Heureusement, ce n'est pas toujours le cas.
Percevez-vous une évolution dans l'appétence des marseillais pour leur ville ?
Parmi nos adhérents on trouve de vieilles familles de souche qui ont toujours été attentives au patrimoine mais vous avez aussi des néo-marseillais, des gens d'un peu partout qui s'approprient les lieux et voudraient faire "quelque chose" pour les préserver ou les embellir.
Cependant Marseille est une ville pauvre et pour beaucoup de ses habitants des préoccupations bien plus élémentaires passent avant la défense du patrimoine.
Propos recueillis par Roland Yvanez
[Comité du Vieux Marseille] 21, Boulevard Longchamp – 13001 Marseille
www.comiteduvieuxmarseille.net
[Célébrations du centième anniversaire : A vos agendas]
◊ Le Carré des Ecrivains - Centre Bourse, le 19/11
La 20e édition de cette manifestation accueillera plus de 170 auteurs venus dialoguer avec leur public et dédicacer leurs livres. Essais, ouvrages de référence ou fictions, tous ont pour thème... Marseille.
◊ Remise du Trophée Protis - le 7/12, au siège du Comité
Tous les 2 ans, ce prix est décerné à une œuvre ou une action mettant en lumière le patrimoine marseillais sous toutes ses formes.
◊ Exposition Marseille en peinture - La Vieille Charité, février et mars 2012
Organisée par le Comité et les Musées de la Ville, cette exposition permettra de découvrir des paysages, des portraits, des scènes de genre jamais sortis des réserves.
◊ Colloque Patrimoine Marseillais - Archives Départementales, les 17 et 18/2/12
Identité et société, Patrimoine et économie, Marseille ville patrimoniale, Actions du Comité du Vieux Marseille depuis 1911, seront les thèmes abordés par ce colloque.
◊ Représentation de Gyptis de Marseille - Théâtre du Lacydon, les 3 et 4/3/12
Cette comédie en 2 actes écrite par Max Segonne en 1960 sera créée par l'Atelier-Théâtre dans une salle récemment rénovée.
◊ Concert Marseille en Musique - Opéra de Marseille, le 2/4/12
L'orchestre Philharmonique de Provence, dirigé par Michel Camatte, interprètera des œuvres de compositeurs marseillais du XVIIe au XXe, de tradition savante ou populaire.
◊ Sermon du Curé de Cucugnan et concert - Eglise Notre-Dame-du-Mont, le 10/6/12
Soirée en 2 parties : le Sermon, interprété par Yves Davin d'après l'œuvre de Marcel Pagnol, sera suivi d'un concert de Musiques festives donné par André Gabriel et Gérard Gély.
[Marseille, un terroir et ses bastides]
La publication de cet ouvrage, rédigé par une équipe de spécialistes dans des domaines aussi variés que l'histoire, l'économie, les étoffes, l'architecture ou les jardins, fera référence dès sa sortie en novembre.
Comme le souligne G. Aillaud, "la dimension de défense du patrimoine de ce livre n'échappera pas aux décideurs publics et privés de notre belle ville ".
A bon entendeur, salut !
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