

Cesaria Evora est morte le 17 décembre à Mindelo, une des îles « au vent » de l’archipel du Cap-Vert. Une chanteuse exceptionnelle dont le succès international a surpris, mais dont le chant et la voix était le fruit d’une culture musicale fort ancienne, avec des racines et des influences remontant à plusieurs siècles. Le Cap-Vert, pays du métissage ayant été peuplé par des Européens et des esclaves africains, et beaucoup de voyageurs.
Sorte de Billie Holiday lusophone, Cesaria Evora était la grande prêtresse de la morna (1) qu’elle avait fait partager au monde entier. Un chant nostalgique dont l’origine se perd dans les vagues, emprunté peut-être aux métis antillais où à la modinha portugaise du XVIIIe siècle, dont le viatique est l’amour floué, la solitude, et bien évidemment le départ (toujours inexorable), thème-clé de la métaphysique insulaire.
César


Au point qu’il existe des mornas à double entrées : musique d'accompagnement au port lors d’un départ pour l’étranger et de funérailles. Une morna qui a choisi comme lieu d'éclosion l’anse de Mindelo, notable port de commerce au début du XXe siècle, quand sur la route du Cap de Bonne-Espérance, mille cinq cents navires faisaient halte chaque année pour s’y approvisionner en eau et en charbon, abandonnant au passage des sonorités venues des Antilles, du Brésil ou d’Europe.
Père guitariste et violoniste amateur que l’alcool emporte quand elle a sept ans, mère cuisinière chez les blancs qui la confie à un orphelinat afin qu’elle apprenne à lire et coudre, Cesaria Evora à partir de son adolescence chantera dans les bars, encouragé par un marin guitariste qui restera définitivement l'amour de sa vie.
Devenant la grande voix du cru que mettront à contribution les meilleurs compositeurs. Mais avec Radio Barlavento, la radio du colon portugais qui l’emploie à vingt-cinq escudos le titre, elle n’a aucune perspective sur cette île minuscule. Et il lui faudra attendre l’étranger pour que sa vie prenne un nouveau cap.
D’autant que l’indépendance de 1975 n’est guère favorable à la morna ce qui la pousse à choisir le silence dix ans durant (2). En 1987, Bana, grand chanteur du Cap-Vert, l’emmène aux Etats-Unis et au Portugal. C’est à Lisbonne, dans le restaurant dudit Bana, qu’un Français d’origine cap-verdienne, José da Silva, aiguilleur à la SNCF, la découvre entre « saudade » (spleen)...
« O mer, parle-moi de mon amour
Qui un jour est parti à l'étranger
... En me laissant pleurer sur la plage
Avec un foulard à la main »
et espièglerie...
« la femme trop frivole danse le cha-cha-cha
Son mari la corrige avec la ceinture
Elle continue à danser le cha-cha-cha
Est-ce que la ceinture a le goût du miel ? »
Conforté par quelques amis français, il va mettre toute son énergie pour populariser hors de l’archipel cet incroyable talent. Naîtront deux albums, La diva aux pieds nus (1989), puis Distino di Belita (1991), que publient deux petits labels aventureux (Buda Musique et Mélodie) quand pour des directeurs artistiques bien en cour « ce type de chant ne marcherait jamais en dehors du pays d’origine ».

La voix douce de « Cize », ambrée par les cigarettes et le cognac, opère. Jusqu’à la parution d’un Miss Perfumado (1992) vendu à 300 000 exemplaires qui précèdera plusieurs disques d'or ultérieurs (Café Altantico en 1999 sera vendu à 800 000 exemplaires). Par delà langues et frontières, les publics adulant « la chanteuse aux pieds nus » au point de la voir nominée aux Grammy Awards américains en 2004 pour Voz d’amor !
Cette notoriété, celle qui avait connu le tête-à-tête avec l’alcool, la versatilité des amants, le mépris du colon, la muflerie des bourgeois, la morgue des politiques, va l’observer avec distance et amusement. Avouant : « Je ne crois pas aux rêves. On s’endort riche, on se réveille pauvre. Je ne crois pas au destin. La morna m’a prise et je ne sais rien d'autre. Finalement, je vis maintenant ce que j'aurais dû vivre jeune ».
Au fil des années, ses fidélités iront à sa famille, à ses amis. A ces musiciens qui l’avaient comprise : Gregorio Gonçalves « Ti Goy », Morgadinho, Frank « Cavaquihno » Cavaquim, le clarinettiste Luis Moraes... tous ceux qui œuvreront à ses arrangements.
A ces sublimes auteurs de mornas et de coladeiras dont son oncle, Xavier Francisco da Cruz, surnommé B. Leza (la >Beauté), qui en introduisant le « demi-ton » brésilien dans la morna lui conféra cette couleur inimitable qui fait le parfum de sa saudade (4). Un B. Leza dont Cesaria Evora n’a jamais oublié qu’il était mort poliomyélitique, seul, et dans le dénuement le plus extrême.
Ainsi la fatale chanteuse, emblématique d'une identité musicale de confettis volcaniques grands comme la moitié de la Corse, avait rattrapé le temps perdu et foulé les scènes du monde entier. Avec ses royalties elle s’était faite construire une « maison du bonheur » dans la rue de son enfance.
Une bâtisse ouverte aux amis, aux indigents, où il faisait bon partager la catchupa (plat local). « Au Cap-Vert, on dit qu'il vaut mieux boire le fiel d'abord, le miel ensuite. Mais la vie de miel ne change pas la façon de chanter, la tristesse de la morna est toujours la même » disait-elle en regardant la baie ou rouillent des carcasses de cargos échoués (5).
Frank Tenaille
(1) Deux ou trois violas (violes à cinq cordes doubles) ou guitares, un cavaquinho, un violon (rabeca) donnent vie au chant plaintif de la morna.
(2) Propos recueillis par l’auteur à Mindelo en 1990.
(3) L’indépendance de l’île est reconnue en 1975. Le nouveau pouvoir marxisant (bien que son ex-leader Amilcar Cabral, assassiné en 1973, ait composé des mornas) considère la morna comme une « musique coloniale » ce qui conduit Cesaria Evora à arrêter de chanter. Elle remonte sur scène, à l'occasion des célébrations des dix ans de l'indépendance du Cap-Vert en 1985.
(4) Titre d’un de ses tubes, Sôdade, une chanson qui évoque le travail forcé des Cap-Verdiens obligés de travailler dans les plantations de cacao de Sao Tomé et Principe par le pouvoir colonial portugais.
(5) Tous les albums de Cesaria Evora sont publiés par le label Lusafrica.
photos ©eric mullet ©Joe Wuerfel
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