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Alain Buffard : « Je montre comment s’exerce la contrainte »

Tout va bien a dérangé, secoué, impressionné le public du festival Montpellier-danse. Le propos était clair mais troublant : une bande de jeunes gens au corps assujettis par l’éducation familiale ou l’ordre militaire détournent ces entraves dans la dérision et le burlesque.

On croyait au départ voir des corps fétiches engagés dans un rite sado-maso mais l’insolence des jeunes marlous, le renversement des postures, l’humour de ces petits soldats en porte- jarretelles fixe-chaussettes et fusils-pieds de micro déstabilisait la catégorie érotique, qui pourtant résistait à tout ce chambardement.

Le scandale était sans doute là : peut-on passer dans la même scène de la mère abusive au kapo autoritaire, peut-on mettre en scène les ambivalences de la contrainte, sur le mode de l’attraction-répulsion ? Oui, affirme Buffard dans cet opus ludique autant qu’engagé. « Kiss my ass», injonction évidemment sexuée, s’entend comme déclaration amoureuse ou dégradation dominatrice.

Il le fait  avec un formidable sens du théâtre, avec une bande d’acteurs-chanteurs-danseurs rares dont l’ardeur ne cesse de propulser la pièce, à brides et à battues, en un mouvement d’une belle obstination que rien n’affaiblira. Et surtout pas, à mi-temps, la confection au ralenti, sous nos yeux ébaubis, d’une installation toute d’énigme et d’harmonie.

Un silence plastique, un suspens qui déclenchera le désordre, très organisé, de la fin de partie. Alain Buffard n’est pas gentil. Il appuie là où ça fait mal, où ça truque et ça coince, où ça braille et ça bride ; où la pression se rappelle à nos souvenirs, individuels ou historiques et nationaux. Certains n’y voient que malaise. Beaucoup y sentent l’ardeur de vivre, les yeux ouverts, pour gagner en liberté.
CR


 

[Interview]

César - On pense en général que l’ironie est l’ennemie du fantasme, or Tout va bien nous prouve le contraire !
Alain Buffard -
Ce que j’essaie surtout de montrer, c’est comment s’exerce la contrainte et surtout, comment inverser, échanger les rôles dominants-dominés. Chacun prend le rôle de l’autre, c’est la ritournelle de la pièce - pour éviter toute morale.

Le désir résiste car je ne peux qu’avoir un rapport amoureux avec les interprètes et le désir, c’est ce qui nous tient debout. Dévier les déviances et s’en sortir. Le burlesque, c’est une issue pour rester droit dans ses escarpins ou ses baskets. Le burlesque c’est un jeu, un double bind politique.

 

La lutte de vos petits soldats est en rapport avec une certaine défaite démocratique actuelle ?
Oui, je pense que mes pièces sont politiques. Good boy eut sa part dans la prise de conscience de la propagation du Sida. Mais je ne voulais pas de posture emblématique. J’ai travaillé le sujet parce que personne ne l’avait encore fait sur scène en France, aujourd’hui je ne suis pas neutre par rapport à ce qui se passe (il rit), surtout lorsqu’on voit le «renouvellement» du gouvernement à l’œuvre, qu’on n’est pas sourd au discours de Dakar.

J’ai souvent travaillé sur les systèmes de coercition et je continue. La référence à Kubrick colore la première moitié de la pièce sur le mode cinématographique ; mais les petits soldats naissent comme tout un chacun dans une famille - et c’est ce dont fait état la deuxième partie, sur un mode plus théâtral, plus «cabaret».

 

Comment avez-vous choisi ces interprètes, si singuliers et si complémentaires dans leurs talents de chanteurs-danseurs-comédiens ?
Le choix, ça se fait dans les deux sens, mutuellement. Je les rencontre en ville, en boîte, sur des plateaux. Ils viennent du classique, du contemporain, du music-hall. Chacun a des qualités, des compétences très différentes. J’essaie de faire groupe en laissant chacun se dévoiler de façon personnelle, dans une sorte de mise à nu psychique, de fragilisation  - mais dans ses plus beaux atours !

C’est ainsi que s’établissent des rapports de confiance et de soutien. Je délaisse les espaces nus et blancs de mes premières pièces, et travaille de plus en plus avec le théâtre, les pendrions, un mur mouvant, l’illusion, les dialogues, les chansons, les lumières.

Je n’ai jamais fait partie de la non-danse et cette dernière pièce n’est pas minimaliste, elle est baroque : dans sa construction d’un monde à l’envers, ses inversions de rôles, d’espaces, dans son clin d’œil au carnaval, son foisonnement, son miroir des couleurs - il y a deux antillais et une africaine, cette confrontation entre noirs et blancs est rare dans la danse contemporaine. Les spectateurs étrangers me parlent de l’engagement politique de la pièce, les Français de sa facture sophistiquée.

Car ici, on parle plus facilement d’esthétisme que d’occupation coloniale.

Le spectacle balance des injonctions paradoxales...
Oui, mon travail est toujours construit ainsi - passer du doux au dur, des attentions à la violence. Travailler sur le genre, c’est aussi maintenir qu’il n’y a pas de fixité en nous, qu’il y a deux pôles, voire plus, contradictoires et complémentaires, via lesquels on se construit et se déconstruit, dans le mouvement. Ca travaille aussi le public, dont les réactions sont extrêmes, très pour ou très contre.

 

Comment s’est construite l’installation plastique, à mi-spectacle ?
On a travaillé sur ces notions d’habillage-déshabillage, l’accumulation de fringues sur Delaunay renvoie à une figure du carnaval antillais. Certains parlent de Pistoletto ou Boltanski, pas du tout, les vêtements sont des enveloppes, et surtout ma façon de convoquer un certain nombre de fantômes et d’avoir, sans moyens, un nombre incalculable de personnes sur le plateau.

C’est du mouvement, du sensible, du son, avec, en coulisses, une véritable escouade de lancer de chemises.

 

Plus ça va, plus c’est en vrac, mais sans aucune confusion...
Juste ! J’aime bien le bordel, mais j’aime bien l’organiser. Et puis j’adore, en fin de spectacle, voir les traces de ce qui s’est passé. Une dernière image, une dernière rengaine, le mur repousse tout au bord du plateau... oh tous ces fantômes réunis à l’avant-scène !...

 

Comment vos pièces, vos installations et vos films se répondent-ils ?
C’est le même travail, je me pose les mêmes questions pour une exposition et une pièce : comment rassembler, tisser, distribuer dans l’espace les matériaux, les énergies. Et Tout va bien est aussi un projet musical, qu’on peut écouter en fermant les yeux. Chaque travail laisse des questions irrésolues qui nourriront le suivant.

 

Justement, au Théâtre de Nîmes, pourrez-vous déployer ces formes ?
Je suis très heureux de l’accueil luxueux, généreux, de François Noël et de l’équipe : un vrai confort de création. J’investirai le grand plateau ou la petite salle et puis le Museum d’Histoire Naturelle, où se lit, dans son jus XIXe, un passé colonial. Il y aura sans doute un colloque, une exposition, des installations. Du travail, en somme.
Propos recueillis par Christine Rodès

Publié dans César print 292 | décembre 2010

 

1 Janvier, 2011 - 11:23

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